Le beige et le rouge.

Je suis sûre qu’elle est belle. Tsé, une beauté simple. Une girlnext door. Elle a sûrement les cheveux châtains, et elle porte probablement des jeans et des t-shirts. Elle lui a peut-être déjà emprunté un des siens — toutes ses anciennes blondes lui ont volé son t-shirt de band… est-ce que c’était AC/DC, ou The Ramones, peut-être… peu importe. Moi, je lui avais dit que je ne le voulais pas, parce que je n’étais pas comme les autres filles. J’aurais peut-être du le prendre.

En tout cas, elle, elle s’habille simplement, comme une fille, mais pas trop. Elle ne doit pas se maquiller, elle doit être naturelle. Elle doit manger tout ce qu’elle veut, elle est sûrement petite, vous savez, le genre de fille dont on se dit “C’est incroyable, manger autant et rester aussi miniature!”. Pas frêle, mais délicate. Elle ne déplace probablement pas beaucoup d’air, parce qu’il en déplace assez pour deux.

Elle doit être discrète. Elle ne doit pas rire fort. Ou oui, elle rit fort, mais un beau rire, un rire de fille, un rire de cristal. Un rire de fée clochette. Elle ne doit pas parler beaucoup non plus. Quand elle parle, elle doit être intéressante, par contre. Elle doit lire de la poésie et connaître la politique. Elle doit être sarcastique, c’est bien vu d’être sarcastique. Mais un sarcasme intelligent, et pas dérangeant. Un sarcasme de 5 à 7, qu’on emprunte pendant un moment, comme un fumeur social ou un buveur d’occasion. Elle étudie peut-être la psychologie, ou mieux, la littérature, comme lui. Il doivent avoir de longues et profondes conversations entrecoupées de classiques du cinéma et des nouvelles de 22 heures. Elle doit connaître tout Pink Floyd, tout Simon and Garfunkel, tout The Beatles. Et même s’il connaît tout ça lui aussi, il doit être heureux d’être avec quelqu’un avec qui tout connaître tout ça.

Elle est sûrement gentille. Vous savez, ces personnes gentilles. Celles qu’on ne sait pas pourquoi on les aime, mais qu’on ne pourrait jamais détester. Elle doit être adorable avec ses amis et sa famille, qui lui disent probablement tous qu’il a de la chance, que c’est une bonne fille, une fille à marier. Elle veut sûrement des enfants et une grande maison, et un chien, parce que c’est ce qu’on est supposé vouloir, dans la vie. Ils n’en parlent pas trop, parce que bon, c’est encore tout récent. Mais ils en parlent un peu, comme ça, sans que ça paraisse.

Il en parlait déjà. Il avait pris la carte de la DJ d’un bar où on était allé voir ses amis jouer, en lui disant qu’il l’engagerait pour jouer à son mariage. Je lui avais dit qu’à mon mariage, j’aurais la plus grosse robe à froufrous au monde, qu’on ferait la cérémonie dans une grange, et que tous les garçons porteraient des espadrilles Converse rouges. Il avait sourit, et j’avais cru distinguer, pendant un instant, une petite étincelle, un “et si…” dans son regard, juste avant qu’une dame de 70 ans en léotard se déhanche dans un hoola-hoop lumineux devant nous et qu’il me prenne par la taille pour me faire danser. Elle, elle ne veut probablement pas de froufrous, de grange ou de Converse; elle veut une robe simple, un peu rétro, un grand jardin, et il portera un veston gris pâle.

Ils passent probablement leurs weekends ensemble, et peut-être quelques soirs la semaine, mais pas trop souvent, parce qu’il travaille beaucoup et qu’elle doit avoir un cours de yoga, ou peut-être de peinture, ou encore un club de tricot. Mais ils s’appellent pendant la semaine, s’envoie des petits textos.

Il doit lui avoir fait un mixtape — pas juste une suite de chansons mises au hasard sur un CD, non non, un vrai mixtape, un long morceau de plus d’une heure qu’il a mixé lui-même. Je n’ai entendu le mien qu’une seule fois, en pleine nuit, sur la route entre New York et Montréal. Il n’était pas tout à fait fini. J’avais insisté pour attendre le résultat final, mais il voulait tellement me le faire écouter que j’ai flanché. Je ne me rappelle plus très bien des chansons qu’il y avait dessus. Ça commençait avec Show Me A Good Time de Drake: il m’avait expliqué qu’il avait mit cette chanson en premier comme si c’était moi qui lui parlait, qui lui demandait de me faire passer un bon moment, mais qu’après réflexion, ça pourrait aussi être lui qui me disait ça, bref, c’était une chanson de circonstance. J’ai du mal à me rappeler des autres chansons. Mais il avait voulu rajouter PaleBlue Eyes de Velvet Underground après avoir réalisé que j’avais les yeux bleus, en me revoyant, le premier soir. J’adore cette chanson. Je n’ai jamais eu le résultat final entre les mains, parce qu’avec lui, il fallait prendre le temps pour que tout soit à point, pour que tout soit parfait.

Il doit lui chanter des chansons. Il est romantique. Je ne sais pas s’il lui en a écrit une, ce n’est pas son genre. Lui, il veut raconter des histoires, il veut être Dylan, il veut être Simon. Mais peut-être que oui, on ne sait jamais ce que la romance peut nous faire faire. Il m’avait baragouiné Quand on aime on a toujours vingtans, accompagné de son ukulélé, quelques semaines après que j’aie mis l’album Jaune sur son ordinateur. Il m’avait aussi dédié la chanson Valentine de Ariane Moffatt pour la St-Valentin, quatre jours avant la fin. Si seulement il avait compris que cette chanson parle de mort. C’est drôle, quand même, c’est comme s’il m’annonçait, sans le savoir, qu’il allait enlever la vie à notre histoire.

Elle ne doit pas être compliquée. Elle n’a probablement pas de grands questionnements, ni de crises d’angoisse. Ce n’est pas qu’elle n’a pas de profondeur, mais ce genre de tourments ne l’atteint pas. Parce qu’elle est équilibrée, peut-être, ou tout simplement parce qu’elle a le don du facile, le don du bonheur, le don du serein. On partageait le don de l’intensité, du plus grand que nature. Elle doit être le calme de sa tempête. J’étais une grande bourrasque.

Je suis certaine qu’elle est beige.
Je suis rouge.
C’est beau, le rouge.
C’est frappant, c’est bousculant.
Mais ce n’est pas toujours opportun, et ça ne va pas à tout le monde.
Et le beige, ça va avec tout, tout le temps.
J’aurais voulu être beige…
Non.
J’aurais voulu qu’il choisisse le rouge.

Source: La vie palpitante de Ariane B

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